|
"Je
manie la tronçonneuse depuis l'âge de quatorze ans, autant dire que je connais bien le métier.
Mais jamais je n'avais vu un tel massacre. Ici, ce sont des parcelles entières qui ont été
dévastées". A quelques kilomètres de Neufchâteau, dans l'ouest des Vosges,
les bûcherons sont encore sous le choc. Aujourd'hui, ils doivent s'attaquer à des chantiers
de chablis à haut risque. Dans le département des Vosges, le volume des bois
abattus et brisés par les tempêtes s'élève à 8 millions et demi de mètres cubes en forêts domaniales et
forêts des collectivités. On estime par ailleurs à plus de 5 millions de mètres cubes les
dégâts en forêts privées. Au total, le bilan représenterait 6 ou 7 fois les possibilités
commercialisables annuelles. Sur le seul massif des Vosges, l'office national des forêts (ONF)
répertorie environ 600 bûcherons, parmi lesquels 200 hautement qualifiés. Ils
devraient être deux mille à intervenir, notamment grâce aux renforts des pays
frontaliers (Allemagne, Italie, Suisse.,.) pour les travaux de déblayage et de nettoyage des zones
sinistrées. Pour Laurent Estève, ingénieur conseil en prévention, responsable
de la filière bois à la Caisse centrale de la Mutualité sociale agricole (MSA),
l'information sur la prévention des accidents lors de ces travaux forestiers doit
prendre en compte trois types de populations : "Sur le terrain, on va
rencontrer aussi bien des professionnels du bûcheronnage, ayant avant tout besoin d'être
informés sur les règles de sécurité pour une situation de crise dont ils ne
possèdent pas l'expérience ; des personnes exerçant des métiers périphériques (agriculteurs,
paysagistes...), qu'il faut toucher à leur niveau ; ou encore des tiers, hors du
milieu professionnel agricole, qui ne possèdent pas les connaissances et le savoir-faire
suffisants pour intervenir directement. Ces derniers doivent bénéficier d'une formation
spécifique, quitte à ce qu'ils ne soient
pas opérationnels dans l'immédiat. Il y a donc plusieurs niveaux d'inquiétude à
prendre en compte".
Pour l'année
1997, la caisse
centrale de la MSA relève un taux de fréquence des accidents du travail de 139(1) pour
les bûcherons, contre 37 pour l'ensemble des professions du secteur agricole.
"Avec le secteur hippique (entraînement, dressage, élevage..)., il s'agit
du seul secteur répertorié pour
lequel ce taux est supérieur à
100", précise Laurent Estève.
Des journées de sensibilisation sur le terrain
Dans le département des Vosges,
trente journées de formation ont été organisées, entre le 18 janvier 2000 et
mars 2000, visant à la sensibilisation des personnels techniques et ouvriers
forestiers à la sécurité des interventions sur les chantier d'exploitation des
chablis. Née d'un partenariat entre l'ONF et la MSA de Lorraine, l'idée est de
fournir aux personnes susceptibles d'intervenir directement ou en tant que conseil
dans les forêts des données concernant l'organisation des chantiers et l'évaluation des
risques, les équipements de sécurité
et les procédures d'urgence en cas d'accident. La partie théorique est suivie sur le terrain, de l'identification et du traitement en condition réelle,
des différents cas de bûcheronnage qui peuvent être rencontrés. "Le message
que nous voulons faine passer au cours des journées de sensibilisation est qu'il faut garder la
sécurité comme préoccupation première. Il vaut mieux reculer devant une situation
de travail à risque que de l'aborder avec manque d'assurance", souligne Dominique
Lallemand, du service départemental des Vosges, ONF. "Pour exploiter un chantier de
chablis, on préconise de former des équipes idéalement constituées d'un bûcheron,
d'un maître bûcheron, de deux aide-bûcherons et d'un tracteur de débardage, équipé
d'un treuil."
Face à de telles superficies de forêt
détruite, il est de toute façon inconcevable de faire travailler une personne seule. Le
tracteur de débardage, qui doit être utilisé au maximum, permet d'une part de dégager
des arbres entiers jusqu'à l'aire de travail, mais aussi d'aider à l'abattage des
arbres lorsque l'enchevêtrement des bois est jugé dangereux (par exemple, lorsqu'il y a un risque que la
souche bascule sur le bûcheron) et de désencombrer l'aire de travail (évacuer les
grumes). A défaut du treuil d'un tracteur de débardage, un treuil à main est
indispensable lors des interventions. "Dans les circonstances de crise que
nous connaissons, il faut également mettre l'accent sur la préparation de la fiche de
chantier", souligne Dominique Gillard, technicien conseil en prévention à
la MSA de Lorraine "il est impératif de travailler par paliers, sur des zones peu
larges et préalablement constituées. En règle générale, elles sont
perpendiculaires ou en oblique par rapport à la direction de chute des arbres afin
que l'évacuation des bois se fasse dans les meilleures conditions. On ne
travaille jamais sous un arbre penché ou encroué, enchevêtré dans un arbre." Ainsi sont délimitées
une zone de façonnage des bois, positionnée du côté de la base des arbres, une zone de
brûlage ou de rangement des branches et une zone de stockage des bois façonnés. D'une
manière générale, et conformément aux règles du métier, la sécurité sera renforcée en
faisant en sorte que seuls les travaux indispensables soient accomplis dans les
zones dangereuses, en choisissant d'établir la zone de façonnage sur une
surface la plus plane possible et la plus proche de la coupe, et en respectant en
toutes circonstances les distances de sécurité, vis-à-vis de l'arbre ou entre
intervenants.
Pascal Jaquot, bûcheron,
intervient lors des journées de sensibilisation en tant que moniteur. Pour lui,
le premier travail de l'ouvrier est un travail d'analyse : Prévoir, réfléchir et
reconnaître les dangers, "Il faut avant tout savoir apprécier la position d'un arbre déraciné", précise-t-il. La réaction
des végétaux est, en effet, la première cause d'accidents lors des travaux
forestiers.
"Pour choisir la méthode
d'intervention la plus sûre, il est primordial d'avoir au préalable localisé
les éventuelles zones de tensions internes et de compressions et prévu les mouvements des troncs et
des souches. Ensuite, et après avoir nettoyé au mieux l'aire de travail des
branchages et autres gênes, le façonnage pourra se faire plus sereinement". La
prudence, la réflexion dans l'approche, vont amener à envisager les techniques
de travail spécifiques à chaque situation. Avant d'attaquer un cas, il est également
nécessaire de s'assurer de l'affûtage parfait et des niveaux d'huile et d'essence de
la tronçonneuse.
Au coeur des forêts dévastées, chaque cas est unique
Dans le cas d'arbres déracinés, il s'agit tout d'abord de
maintenir la souche par la pose d'un câble relié au treuil. Pour éviter les accidents de
manipulation lors du façonnage, Pascal Jaquot rappelle que "la tronçonneuse
est toujours placée à terre lorsqu'on la démarre" et qu'"au cours de la
coupe, il faut veiller à garder le dos bien droit et toujours prévoir une zone de
repli. La poignée avant est fermement maintenue et l'on coupe toujours à bout de bras
pour se protéger en cas d'éclatement du bois. Avant de tronçonner, il faut également s'assurer
d'avoir un appui le plus stable possible."
Au coeur des forêts dévastées,
on trouve également de nombreux enchevêtrements de bois, Le bûcheron va, par exemple, rencontrer des
arbres déracinés et encroués, c'est-à-dire penchés et en équilibre sur un autre arbre
toujours debout. Dans ce cas, la première entaille se fait dans la direction de chute sur
une profondeur d'un quart du diamètre maximum puis le trait d'abattage a lieu
perpendiculairement à l'axe longitudinal de l'arbre. Pour désencrouer l'arbre, le tourne-bille,
qui permet de taire pivoter la grume, le treuil à main ou encore, et idéalement
le véhicule débardeur peuvent être utilisés. Lorsque le tracteur de débardage travaille, personne
ne doit stationner dans les angles du câble.
Le rendement ne doit pas prendre le
pas sur la sécurité
Plus délicats encore - parce qu'a priori plus imprévisibles
- les troncs sous tension doivent être abordés prudemment. Par exemple, si les
tensions s'exercent vers le haut il faut attaquer l'arbre de bas en haut sur une
profondeur qui équivaut au quart du diamètre du tronc puis finir par le dessus.
Pour le sciage du bois en flexion, qu'il s'agisse de branches cintrées, de
petits bois tendus, la vigilance est particulièrement de mise car il y a risque d'éclatement,
sous l'effet des tensions. L'observation et l'analyse sont ici les meilleurs atouts pour
déterminer à quels niveaux attaquer le bois pour parvenir à détendre progressivement
les fibres.
Dans la région de Neufchâteau, tous ces cas
sont recensés, et bien d'autres encore "Mais chaque cas est unique",
disent les bûcherons. Ici, ce sont essentiellement des feuillus, plus à l'est
on trouvera des forêts de résineux totalement saccagées. La première urgence, qui
consistait à dégager les axes routiers et les lignes électriques, étant résolue,
le problème et désormais d'ordre économique et sanitaire : il faut sortir les
bois pas trop abîmés, parvenir à les écouler ou à les stocker dans les meilleures
conditions, et dans les limites du possible ; enfin, éviter de laisser des parcelles trop
importantes de bois ravagé se déprécier sur place. Dans le cas des résineux,
il faut également envisager le risque d'incendie créé par les amas de bois sec.
Partout, au bord des routes, les zones de brûlage se multiplient. Malgré les efforts réalisés en matière
de prévention, il n'est pas rare de croiser des travailleurs sans casque sur une zone
dangereuse, ou encore de voir un ouvrier, tronçonneuse à la main, traverser à
maintes reprises le champ de travail d'une machine d'abattage. "Les pressions liées au
rendement ne doivent pas prendre le pas sur la sécurité de chacun", rappelle
Dominique Lallemand. Un discours qui doit rester dans les consciences, afin que les
effets à long terme de la tempête ne soient pas les plus meurtriers. Depuis la
fin décembre, la forêt a déjà fait plusieurs victimes, surprises par des
chutes de branches, des éclatements ou prises au piège sous une souche déséquilibrée.
Par ailleurs, les enseignements des tempêtes de 1984 dans les Vosges ou 1990 en Allemagne indiquent bien
que la période la plus dangereuse est toujours celle de l'après-catastrophe. Et l'étendue des dégâts est telle que
cette période risque bien d'étre prolongée.
Quand bien même certaines parcelles - les
moins accessibles - seront sans doute laissées à la régénération naturelle,
il faudra compter en années pour réparer les conséquences des tempêtes de décembre
1999. Consécutives aux modifications du paysages, des inversions de flores sont
envisagées, on prévoit également un impact sur la prolifération du gibier.
Enfin, tant d'arbres abattus sont autant de pompes à eau qui ne fonctionneront
plus et beaucoup appréhendent déjà la réaction de ces terres dévastées aux
prochains gros orages.
Grégory Brasseur
Photos: Richard Manin
1) Le taux de fréquence est le nombre
d'accidents avec arrêt divisé par le nombre d'heures travaillées, multiplié
par un million.[retour]
|